Ils ont grandi avec des attentats en direct, des crises économiques en boucle, des canicules en plein mois d’octobre. On leur a vendu la “démocratie représentative” comme un vieux meuble bancal, et on s’étonne qu’ils n’aient plus envie de s’asseoir dessus. On les traite d’“apathiques”, de “dépolitisés”, parce qu’ils ne se déplacent plus pour glisser un bulletin dans une urne de plastique gris. Pendant ce temps, leurs nuits sont trouées par des notifications, des lives Twitch, des threads en rafale où l’on parle de climat, de violences policières, de racisme systémique, de précarité chronique. Dépolitisés, vraiment ?
Il se passe quelque chose chez les moins de 30 ans. Quelque chose de désordonné, contradictoire, souvent maladroit, mais qui ressemble furieusement à une tentative de reprendre la main sur un monde qui leur échappe déjà. La politique officielle les a perdus. Mais l’engagement, lui, ne s’est pas évanoui. Il a juste changé de forme, de langue, de fuseau horaire.
La génération qui a cessé d’y croire, mais pas de sentir
On parle beaucoup de “désillusion politique”. Ce n’est pas un gros mot, c’est un constat clinique. Quand tu nais après 1995 en France, ton curriculum vitae de citoyen ressemble à un mauvais roman :
- Promesses de “rupture” qui se changent en gestion technocratique molle.
- Alternance gauche-droite réduite à un concours de gestion comptable.
- Réformes imposées coûte que coûte, recours au 49.3 comme réflexe nerveux.
- Urgence climatique reconnue dans les discours, piétinée dans les actes.
Et au milieu de ce décor, tu as 18, 20, 25 ans. Ton premier contact avec les élections, c’est souvent un choix binaire empoisonné : voter “contre” plutôt que “pour”, s’asseoir sur ses convictions pour barrer X ou Y, avaler la pilule du “vote utile” comme un médicament qui ne soigne rien, juste les angoisses des plus âgés.
À force, l’idée même de “représentation” se fissure. Comment croire encore à un système où :
- Des hommes et des femmes à vieilles chemises décident de l’avenir de la planète avec un calendrier électoral en tête plutôt que le siècle prochain.
- Les députés votent parfois sans lire les textes, mais votent, parce qu’il faut “tenir la ligne”.
- Les responsables politiques apprennent une phrase sur TikTok, la placent mal, puis repartent à la télé expliquer “la jeunesse”.
Alors oui, beaucoup décrochent. Mais ce n’est pas un décrochage calme. C’est un rejet grondant. Un “plus jamais ça” qui n’a pas encore trouvé sa forme stable.
Abstention massive : symptôme, pas paresse
L’abstention des jeunes, on en parle comme d’une maladie morale. “Ils ne s’intéressent plus à rien”, “ils préfèrent Netflix aux urnes”, “ils ne comprennent pas l’importance de la République”. On psychologise un problème politique.
La vérité, c’est que ne pas voter peut être un acte aussi chargé politiquement que voter. Un refus de jouer une partie dont on considère qu’elle est truquée. Une manière sèche de dire : “je ne reconnais plus la légitimité de ce théâtre”.
Quand tu es jeune, tu vois ceci :
- On te dit de respecter les institutions, mais celles-ci méprisent ouvertement toute contestation qui ne rentre pas dans leurs cases.
- On t’explique que la démocratie, c’est la participation, mais les décisions essentielles se prennent dans l’entre-soi des cabinets ministériels et des conseils d’administration.
- On t’encourage à voter, puis on insulte ton vote quand il ne va pas dans le bon sens, ou on le réinterprète jusqu’à le neutraliser.
Résultat : l’abstention n’est pas un trou noir, c’est un cri silencieux. Dire “non” en restant chez soi un dimanche peut paraître minable à ceux qui ont fait leur éducation politique dans les partis et les sections locales. Mais pour beaucoup de jeunes, c’est le dernier geste cohérent : refuser de légitimer un système qui ne leur renvoie que du mépris ou du silence.
Mais ce n’est pas parce qu’ils boudent les urnes qu’ils ne s’engagent plus. Ils ont simplement déplacé le champ de bataille.
Des urnes aux écrans : la mutation de l’engagement
On les voit sur Instagram, TikTok, Twitch. On se moque de leurs danses, de leurs filtres, de leurs “challenges”. Mais au milieu des conneries, il y a autre chose : des débriefs politiques, des analyses de lois, des threads sur les violences policières, des vidéos explicatives sur les JO et la gentrification, sur le racisme dans les médias, sur la réforme des retraites, sur Gaza, sur le féminisme, sur le travail.
Le débat politique ne s’est pas arrêté. Il a juste changé de décors :
- Des lives Twitch où des streamers invitent des chercheurs, des militants, des élus, et où le tchat défonce le vernis des éléments de langage.
- Des comptes TikTok qui vulgarisent le droit du travail, le fonctionnement de l’Assemblée, les arnaques des grandes entreprises.
- Des stories Instagram qui documentent les manifestations, les interpellations, les dérives, là où les médias traditionnels passent parfois en coup de vent.
Ce n’est pas toujours propre. Ce n’est pas toujours précis. Il y a des approximations, des emballements, des erreurs massives, des manipulations aussi. Mais ce chaos a quelque chose que la scène politique officielle a perdu : l’odeur du réel, la nervosité, la colère brute.
Lorsque les gilets jaunes apparaissent, ce sont les lives Facebook, les chaînes YouTube, les comptes Twitter qui donnent le tempo. Lors des marches pour le climat, ce sont les publications virales, les strikes sur les plateformes, les hashtags internationalisés qui assemblent les foules. Quand un lycée se fait encercler, quand un étudiant se fait mutiler, quand une manif dégénère, les premiers témoins ne sont plus les caméras de télé, mais les téléphones fissurés des gamins sur place.
Le pouvoir a longtemps pris ça de haut. Il a mis du temps à comprendre que les récits ne naissaient plus dans les éditos du matin, mais dans les vidéos verticales tournées à bout de bras.
Militer à 3h du matin sur un écran fissuré
On a longtemps imaginé le militant comme un type en doudoune élimée distribuant des tracts devant un marché. Cette figure existe encore, heureusement. Mais à côté, il y a d’autres formes, plus instables, plus souterraines :
- Militer, c’est traduire un rapport de 200 pages sur le climat en trois slides lisibles sur Insta.
- Militer, c’est passer des nuits à modérer un Discord où ça discute stratégie, droit, sécurité en manif.
- Militer, c’est créer un compte anonyme pour recueillir des témoignages de harcèlement, de violences, de discriminations.
- Militer, c’est fabriquer des mèmes qui tournent en dérision les puissants, qui cassent le vernis solennel, qui les ramènent à ce qu’ils sont : des humains faillibles, parfois ridicules.
Ça ne remplace pas les assemblées générales, les occupations, les manifestations. Mais ça les prépare, les amplifie, les documente. On peut se foutre de ces pratiques, les traiter de “slacktivisme”, d’activisme de canapé. Pourtant, elles produisent des effets très concrets :
- Des collectes de fonds massives en quelques heures.
- Des campagnes qui obligent des marques à reculer, des institutions à se justifier.
- Des mobilisations éclairs devant des préfectures, des comicos, des tribunaux.
- Des carrières politiques brisées par la révélation de comportements jusque-là étouffés.
La nouvelle génération ne milite pas forcément dans les partis. Elle milite dans des collectifs, des réseaux affinitaires, des coordinations qui naissent et meurent à la vitesse de la lumière. Il n’y a pas de carte d’adhérent, pas de chef, pas de programme de 80 pages. C’est instable, fragile, mais parfois d’une efficacité foudroyante.
La faille : entre politisation extrême et épuisement profond
Cette hyper-connexion à la violence du monde a un prix. Scroll infini sur les catastrophes, indignation permanente, notifications anxiogènes, threads de 50 messages sur “comment tout est foutu”. À force, le cerveau grille.
Beaucoup de jeunes vivent un double mouvement :
- Une politisation très forte — ils comprennent vite, ils voient les liens entre climat, capitalisme, racisme, patriarcat, violences d’État.
- Un sentiment d’impuissance écrasant — tout semble trop grand, trop vaste, trop verrouillé pour qu’un geste individuel ait un sens.
De là naît un nouveau monstre : le cynisme fatigué à 23 ans. Pas le cynisme confortable des quadras installés qui ironisent sur “la gauche woke” en buvant leur verre de Bourgogne. Non. Un cynisme triste, qui dit : “Je vois très bien le problème, je n’ai juste plus assez d’énergie pour croire à une solution”.
Entre les burn-out militants, les dépressions climatiques, les troubles anxieux, cette génération porte sur ses épaules un poids qui n’est pas de son âge. Parfois, elle répond par la rage. Parfois par l’humour noir. Parfois par le retrait complet. On peut le déplorer, le juger. On peut aussi se demander ce que ça raconte du monde qu’on leur a laissé.
Ce que les partis ne veulent pas voir
Les partis politiques traditionnels abordent souvent la jeunesse comme une “cible” à conquérir. Une case à cocher : “électorat jeune”. Ils sortent des campagnes pseudo “cool”, des vidéos gênantes, des slogans écrits par des gens qui ne savent pas faire la différence entre un mème et un gif de bonne année.
Le malentendu est profond :
- Les jeunes ne veulent pas qu’on les “séduise”. Ils veulent qu’on les écoute, qu’on partage vraiment le pouvoir, qu’on ouvre les structures, qu’on lâche un peu de contrôle.
- Ils ne croient plus aux grandes promesses générales. Ils veulent des engagements concrets, chiffrés, vérifiables, et la possibilité de sanctionner les trahisons autrement qu’en attendant 5 ans.
- Ils ne supportent plus le mépris de classe, de race, de genre, qui suinte encore des paroles de certains élus, même “progressistes”.
La politique institutionnelle parle toujours au futur : “nous allons”, “nous ferons”, “nous nous engageons à”. Les jeunes, eux, vivent dans un présent saturé. Ils voient les chiffres du GIEC, les expulsions de sans-papiers, les humiliations policières, la précarité généralisée, les loyers qui flambent, les stages non payés, les “petits boulots” qui mangent la moitié de leur vie. Ils n’ont plus la patience d’attendre un futur hypothétique annoncé par des gens qui n’en supporteront pas les conséquences.
Ce décalage d’échelle temporelle explose tout : comment croire un élu qui parle de 2050 alors que tu ne sais même pas si tu pourras renouveler ton abonnement de transport dans trois mois ?
La rue, les réseaux, et le reste
Il reste pourtant des moments où tout se recoupe. Où la rue, les réseaux sociaux et, parfois, les institutions se frôlent. Des mouvements où :
- Les jeunes remplissent les cortèges, occupent les facs, bloquent les lycées.
- Les slogans naissent sur Twitter et finissent sur des banderoles.
- Les médias traditionnels sont forcés de suivre parce que le bruit en ligne devient impossible à ignorer.
Ces moments-là — climat, retraites, #MeToo, #BlackLivesMatter, #BalanceTonPorc, manifs contre les violences policières — montrent que tout n’est pas perdu. Que, parfois, malgré la fatigue et le dégoût, il reste un sursaut. Une capacité à se rassembler, à inventer des formes de lutte hybrides, à tenir tête, même brièvement.
Ce sont aussi des moments de grande violence. Répression policière, campagnes de désinformation, criminalisation de la contestation. Là encore, la jeunesse encaisse de plein fouet. Gazée, nassage, blessée, accusée de “radicalisation”, de “séparatisme”, de “haine de la République”. On l’accuse de tout, sauf de poser une question simple : quel avenir vous nous laissez, exactement ?
Et maintenant, on fait quoi de cette rage froide ?
On pourrait se contenter de dresser le constat, de répéter la litanie : désillusion, abstention, réseaux sociaux, nouvelles formes d’engagement, blablabla. Ça ferait un bon rapport que personne ne lirait. Mais la question qui traîne dans tous les regards fatigués des moins de 30 ans est plus brutale : à quoi ça va ressembler, la suite ?
Plusieurs chemins se dessinent, souvent entremêlés :
- Un renforcement de l’engagement non-institutionnel : collectifs, ZAD, squats, coopératives, entraide locale, syndicats remis au goût du jour, actions directes ciblées.
- Une poussée vers des figures politiques “anti-système”, qui jouent sur la colère, promettent de renverser la table, mais laissent planer le doute sur ce qu’ils mettraient à la place.
- Un retrait complet de certaines franges de la jeunesse, un renoncement amer, parfois glacial : “débrouille perso, le reste est foutu”.
Le plus probable, c’est que tout coexiste. Une société fragmentée, avec des îlots d’engagement intense au milieu d’un océan de résignation. Des flambées soudaines, des retombées brutales. Des hashtags qui embrasent tout un week-end, puis disparaissent, remplacés par d’autres, tout aussi urgents.
Ce qui est sûr, c’est que la politique ne reviendra pas à son ancien visage. L’époque où quelques partis structuraient à eux seuls la colère, l’espoir, les peurs, est terminée. Elle a explosé sous la pression des crises multiples, de l’économie qui broie, de la planète qui brûle, des écrans qui ne s’éteignent jamais.
Alors, non, les jeunes générations ne sont pas “désengagées”. Elles sont en guerre larvée avec un système qui continue d’avancer comme si de rien n’était. Elles n’ont pas la patience, ni la docilité, ni parfois les mots polis pour se faire entendre dans les salons feutrés où tout se décide.
On peut continuer à les regarder de haut, à commenter leurs taux d’abstention comme on commente la météo. Ou on peut admettre ceci : quand autant de jeunes tournent le dos aux urnes mais passent leurs nuits à débattre, organiser, documenter, dénoncer, détourner, ce n’est pas la démocratie qui disparaît. C’est sa forme actuelle qui se fissure.
La question n’est plus : “Comment les ramener vers la politique ?” Ils y sont déjà, jusqu’au cou. La question, c’est : combien de temps encore supporteront-ils d’être tenus à l’écart des lieux où se prennent vraiment les décisions qui ruinent leur futur ? Et que se passera-t-il, le jour où cette distance deviendra, pour eux, définitivement intolérable ?
