Crises migratoires et hospitalité, que vaut la solidarité à l’épreuve des frontières et des politiques sécuritaires

Crises migratoires et hospitalité, que vaut la solidarité à l’épreuve des frontières et des politiques sécuritaires

Les frontières sont devenues les nouveaux totems d’un monde fatigué. On les érige comme on dresse des murailles contre ses propres cauchemars, persuadé qu’en verrouillant les portes, on tiendra aussi dehors la culpabilité. Pourtant, à chaque vague de barques fracassées sur les récifs de l’Europe forteresse, une question revient hanter les nuits : que vaut encore notre solidarité, une fois passée au scanner des lois, des décrets, des barbelés et des flics ?

Hospitalité : le vieux mythe qu’on aime exhiber, mais pas pratiquer

Dans les discours officiels, l’hospitalité est un miroir qu’on brandit volontiers. On se raconte encore que l’Europe est ce vieux continent humaniste, hanté par la mémoire des exils, attaché aux droits humains comme à une relique sacrée. On parle de « devoir d’asile », de « valeurs universelles », de « dignité ». Sur le papier, c’est impeccable. C’est presque émouvant.

Sur le béton, c’est une autre histoire.

À la frontière franco-italienne, dans la vallée de la Roya, sur les dunes de Calais, dans les couloirs anonymes des “hotspots” grecs, l’hospitalité a la gueule de la suspicion. Le migrant n’y est plus un être humain en fuite, mais un “flux”, un “risque”, une “variable” à gérer. Il arrive par « vagues », il « déferle » – comme si les chiffres étaient des marées, pas des vies.

Face à cela, l’hospitalité réelle – celle des corps, des mains, des couvertures qu’on tend quand il fait trois degrés la nuit – devient un acte minuscule et subversif. Une casserole de soupe, une voiture qui s’arrête au bord de la route, un canapé prêté pour quelques nuits : ce n’est plus de la bonté banale, c’est presque une infraction.

Le mythe, lui, reste intact. On le conserve précieusement dans les discours de campagne et les déclarations internationales, comme ces bibelots de famille qu’on n’utilise jamais mais qu’on montre aux invités pour prouver qu’on a, soi aussi, une histoire.

Quand la solidarité devient un délit

Il y a une scène qui résume parfaitement le tournant sécuritaire : un citoyen lambda, pas militant, pas révolutionnaire, prend dans sa voiture une famille frigorifiée au bord d’une départementale, quelque part dans les Alpes. Quelques heures plus tard, il se retrouve au commissariat, accusé d’« aide à l’entrée irrégulière sur le territoire ». On lui explique que la loi, désormais, ne plaisante pas avec ça.

Cette scène, elle s’est rejouée des dizaines de fois en France, en Italie, en Grèce. On a même inventé le terme : « délit de solidarité ». L’expression est presque trop belle pour ce qu’elle désigne. Derrière, il y a :

  • des maraudeurs poursuivis pour avoir distribué des couvertures et du thé chaud dans les campements de fortune ;
  • des habitants des vallées alpines ou de la Roya poursuivis pour avoir hébergé des exilés chez eux ;
  • des capitaines de navire menacés de prison pour avoir repêché des naufragés en Méditerranée ;
  • des associations harcelées administrativement pour avoir simplement appliqué ce que les États prétendent défendre : le droit à la vie.

Il suffit d’un renversement sémantique : ce qui était autrefois une vertu morale devient une entorse à l’ordre public. On ne parle plus d’entraide, mais de « facilitation de l’immigration clandestine ». Plus de sauvetage, mais de « complicité de trafic d’êtres humains ». Les mots changent de camp, la loi suit.

Face à cette criminalisation, la solidarité se cabre. Elle devient plus discrète, plus souterraine, mais aussi plus déterminée. Dans les no man’s land frontaliers, on se passe des infos à voix basse, on s’organise sur des messageries chiffrées, on apprend à brouiller les pistes. Les frontières, dès lors, ne sont plus seulement des lignes sur une carte : ce sont des zones grises où la morale et le droit se regardent en chiens de faïence.

La Méditerranée, mer frontière et cimetière politique

On ne comptera jamais exactement les morts en Méditerranée. Les chiffres varient, se contredisent, se perdent. Mais ce flou est peut-être la métaphore la plus précise de notre époque : on sait que ça meurt en masse, on sait à peu près où, on sait pourquoi, mais on accepte que tout cela reste approximatif. Ce flou arrange beaucoup de monde.

Chaque embarcation qui chavire raconte pourtant la même histoire : si les routes sont mortelles, c’est parce qu’on a verrouillé toutes les autres. Pas de visas humanitaires, pas de couloirs sécurisés, pas de voies légales d’entrée. On laisse aux passeurs le monopole de l’itinéraire, et aux cadavres celui de la statistique.

On a vu des États interdire ou entraver les missions de sauvetage d’ONG, au nom d’un argument glaçant : sauver des vies inciterait d’autres à partir. Comme si le problème n’était plus le naufrage, mais la main tendue. Comme si la noyade devait rester une menace crédible pour servir de politique migratoire.

Dans ce théâtre, la solidarité tente de résister, sous plusieurs visages :

  • les navires civils comme ceux de SOS Méditerranée ou Sea-Watch, traqués, immobilisés, poursuivis en justice ;
  • les pêcheurs locaux qui repêchent des corps sans témoins ni caméras, dans un silence épais ;
  • les collectifs de familles de disparus, au Maghreb ou en Afrique subsaharienne, qui tentent de retrouver des traces, un nom, une date – quelque chose à enterrer.

L’hospitalité, là, ne se traduit même plus par l’accueil, mais par un geste plus rudimentaire : empêcher que des gens meurent comme des chiens, dans une indifférence complète. C’est à ce niveau de minimalisme qu’on en est réduit. On ne parle plus de droits, mais de survie brute.

L’Europe forteresse : sécuriser quoi, au juste ?

L’obsession sécuritaire se déploie avec une froide logique administrative. L’Europe sous-traite ses frontières, externalise, délègue la saleté du contrôle à des régimes peu recommandables. On paie la Turquie, la Libye, le Maroc pour retenir, enfermer, intercepter. On confie à des milices ou à des garde-côtes corrompus le soin de faire ce que les caméras européennes ne doivent pas trop voir.

Dans le même temps, on bâtit une architecture juridique qui verrouille l’arrivée et fragilise l’accueil :

  • règlement Dublin qui oblige les exilés à demander l’asile dans le premier pays d’entrée, transformant la Grèce, l’Italie ou l’Espagne en sas surpeuplés ;
  • camps et “hotspots” où l’on trie, filtre, classe, en décidant en quelques minutes de la légitimité d’une vie à rester ou à dégager ;
  • multiplication des accords de réadmission et des charters de retour, parfois vers des pays où la notion même de sécurité est une blague sinistre.

Tout cela au nom de quoi ? De la lutte contre un ennemi polymorphe : « l’immigration irrégulière », « les réseaux de passeurs », « la menace terroriste ». On mélange tout, on superpose les fantasmes et les peurs, jusqu’à ce qu’une silhouette famélique sur une plage ressemble, dans les discours, à une bombe humaine en puissance.

Les frontières ne protègent plus, elles inquiètent. Elles ne filtrent pas, elles écrasent. Elles transforment l’hospitalité en exception, la solidarité en acte suspect, l’exilé en intrus.

La solidarité ordinaire, cette insurrection tranquille

Et pourtant, quelque chose résiste. Loin des micros, loin des estrades, une solidarité obstinée continue d’exister, cabossée mais tenace. Elle n’a pas de programme, pas de leader, pas de logo soigneusement designé. Elle tient plus du réflexe que du manifeste.

Dans les villes, des réseaux s’improvisent : des profs qui donnent des cours de français après les heures de classe, des infirmières qui soignent hors cadre, des voisins qui se prêtent leurs caves pour stocker des couvertures. À Paris, Marseille, Lyon, Nantes, des appartements deviennent des refuges temporaires, des squats se muent en lieux d’accueil, des églises ouvrent leurs portes la nuit.

À Calais, malgré des années de démantèlements, de gazages, de confiscations de tentes, des bénévoles continuent de revenir. Distribuer des repas, des vêtements, recharger des téléphones. Geste dérisoire, dit-on. Oui, dérisoire, mais répété, obstiné. Et surtout, insupportable pour ceux qui rêvent d’un désert humain à la frontière.

Ce qui frappe, dans ces gestes, c’est leur absence de glamour. Rien d’héroïque. Pas de récit épique, pas de grande scène de rédemption. Juste des gens qui, un jour, n’ont pas supporté de détourner le regard. Ils ne se pensent pas comme résistants, pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit : résister à la tentation de l’indifférence, à la normalisation de l’inhumain.

Hospitalité contre peur : le vrai rapport de force

On présente souvent les débats sur la migration comme une affaire de chiffres, de quotas, de budgets. Mais sous les tableaux Excel, une autre bataille se joue : celle entre deux imaginaires. D’un côté, la peur – solide, rentable, médiatiquement performante. De l’autre, l’hospitalité – fragile, discrète, souvent ridicule aux yeux des cyniques.

La peur a pour elle la facilité. Elle s’attrape vite et se transmet bien. Elle se glisse dans les conversations, dans les bulletins d’info, dans les campagnes électorales. Il suffit de quelques faits divers grossis, de quelques mots-clés – « insécurité », « délinquance », « grand remplacement » – pour amorcer la machine.

L’hospitalité, elle, demande un effort. Elle oblige à voir des visages, pas des masses. À entendre des récits, pas des statistiques. À accepter cette phrase simple et dérangeante : si j’étais né là-bas, dans cette ville bombardée ou ce village sans horizon, je serais probablement, moi aussi, dans un canot pneumatique en pleine nuit.

La véritable épreuve de la solidarité, ce n’est pas seulement la frontière physique, ni les politiques sécuritaires, ni les procédures administratives. C’est cette capacité – ou non – à ne pas laisser la peur réécrire notre rapport au monde. À ne pas accepter que la mort en mer, dans le désert, sur une voie ferrée à la frontière, devienne un bruit de fond.

Que vaut encore la solidarité ?

Alors, que vaut-elle, cette solidarité mise à l’épreuve des barbelés, des murs, des drones, des codes frontières Schengen, des lois antiterroristes recyclées pour contrôler des exilés épuisés ?

Elle ne vaut plus grand-chose dans les discours officiels, c’est certain. Là, elle a été soigneusement empaquetée dans des mots creux, prête à être ressortie en cas de catastrophe très médiatisée, lorsque l’émotion brève impose une posture.

Mais ailleurs, dans les interstices, elle vaut encore énormément.

Elle vaut, par exemple :

  • une nuit au chaud dans un appartement minuscule, plutôt que sous un pont en hiver ;
  • un interprète improvisé qui permet enfin de comprendre un formulaire, un jugement, une convocation ;
  • une main posée sur une épaule au commissariat, juste pour signifier : « tu n’es pas complètement seul dans ce pays qui ne veut pas de toi » ;
  • un téléphone qui retrouve du réseau, grâce à quelqu’un qui a pris le temps de chercher une carte SIM, un chargeur, un point wifi ;
  • un repas partagé où, pour quelques heures, personne n’a besoin de prouver sa légitimité à exister ici.

Ce sont des petites choses, à l’échelle de la géopolitique. Mais à l’échelle d’une vie, cela fait parfois la différence entre l’effondrement et la poursuite obstinée du chemin.

La solidarité ne renverse pas les frontières. Elle ne désarme pas les États, ne démonte pas les accords migratoires, ne fait pas disparaître Frontex. Elle n’a pas ce pouvoir. Mais elle fissure, par endroits, le récit dominant. Elle prouve qu’au milieu de la grande machine à trier les vies, il reste des individus capables de dire non, ou au moins : pas comme ça.

Entre rage et lucidité

Il serait confortable de finir en disant que tout cela finira par basculer, que la solidarité triomphera, que les murs tomberont. Ce serait mentir. L’histoire n’offre aucune garantie de ce genre. Rien ne dit que notre époque sortira grandie du traitement qu’elle inflige à celles et ceux qui frappent à ses portes.

Mais on peut au moins refuser un autre mensonge : celui qui prétend que nous serions impuissants. Impuissants parce que « c’est compliqué », parce que « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », parce que « c’est l’Europe qui décide ». Ce refrain est une berceuse pour bonnes consciences fatiguées.

On n’empêchera pas la guerre, la dictature ou la misère en offrant une soupe chaude, un toit, un covoiturage clandestin vers une ville où il y a encore des places en centre d’hébergement. On n’abolira pas les frontières en ouvrant sa porte d’entrée. Mais on empêchera, parfois, que la logique meurtrière des politiques migratoires aille jusqu’au bout de sa cohérence glaciale.

À la fin, la question n’est peut-être pas de savoir si la solidarité “sert” à quelque chose, dans une lecture comptable du monde. La vraie question, plus brutale, est celle-ci : à quoi ressemble une société qui a fini par considérer comme suspect, voire criminel, le simple fait d’aider quelqu’un à ne pas crever au bord de sa route ?

La réponse est déjà là, sous nos yeux, dans les contrôles au faciès aux gares frontalières, dans les procès de “passeurs” qui sont juste des types sans papiers ayant partagé un volant, dans les camps saturés à l’entrée de l’Europe, dans les corps qui flottent entre deux rives. Reste à savoir jusqu’où on est prêt à laisser cette réponse s’écrire sans nous.

Le reste n’est qu’affaire de gestes. Des choix minuscules et réels : s’arrêter, ou pas, quand on voit une silhouette grelottante au bord de la route. Signer, ou pas, un texte qui criminalise l’aide. Laisser filer, ou pas, encore une fois, la petite voix intérieure qui demande : et toi, à leur place, tu aurais voulu tomber sur qui ?