Un pouce levé, un cœur rouge, un hashtag rageur. Le soir, l’écran bleuté s’allume comme un autel portatif, et chacun vient y déposer son indignation du jour. On s’émeut, on partage, on commente. On “soutient”. On se donne bonne conscience en 280 caractères. Et pendant ce temps, dans la rue, il pleut sur les pancartes en carton.
Les réseaux sociaux ont vendu au monde une promesse : transformer chaque utilisateur en acteur politique. Mais qu’est-ce qu’on fabrique vraiment quand on “milite” en ligne ? Une mobilisation réelle, ou une grande mise en scène collective où tout le monde joue, et personne ne paie le prix du rôle ?
Le grand théâtre de l’indignation permanente
Les fils d’actualité ressemblent à des cortèges sans fin : Black Lives Matter le lundi, climat le mardi, Palestine le mercredi, violences policières le jeudi, féminicides le vendredi. On scrolle comme on traverse des manifs successives, sauf qu’ici, on ne marche pas. On glisse du doigt. On “réagit”.
Les réseaux sociaux ont industrialisé une émotion étrange : l’indignation instantanée. Une émotion qui se déclenche vite, fort, mais ne laisse pas de traces. Une sorte de colère jetable. On lit un témoignage, on s’enflamme, on partage. Puis l’algorithme déroule un chat mignon, une pub pour des sneakers, une vidéo de stand-up. La température politique retombe brusquement, remplacée par autre chose. Rien ne sédimente.
C’est l’une des violences silencieuses de ces plateformes : tout est mis sur le même plan. Un massacre, un mème, une promo pour des burgers. Le drame politique devient un contenu parmi d’autres, noyé dans le flux. La souffrance, compressée, recadrée en format vertical, vient se frotter à la danse d’un influenceur, à un tuto maquillage. L’émotion ne construit pas une conscience, elle alimente un spectacle.
Question simple : combien de fois as-tu été “révolté” cette semaine devant ton écran ? Et combien de ces révoltes ont survécu plus d’une journée ?
Like, partage, et puis plus rien : anatomie du slacktivisme
On a donné un joli nom à cette illusion d’action : le “slacktivisme”, ce militantisme mou, confortable, à faible coût, qui donne l’impression de participer sans jamais vraiment déranger quoi que ce soit.
Les formes sont bien connues :
- changer sa photo de profil avec un drapeau ou un filtre “solidarité”
- poster un carré noir, un slogan, une image choc
- signer une pétition en ligne qu’on oubliera le lendemain
- partager une story “urgente” sans jamais vérifier la source
Ce n’est pas inutile en soi. Ça crée une ambiance, un climat, un bruit de fond. Mais le bruit de fond n’est pas un rapport de force. L’illusion naît quand on confond visibilité et pouvoir. Quand on croit que parce qu’un message a circulé, le monde a changé.
Le slacktivisme est confortable parce qu’il évite la confrontation. Pas de bruit de bottes, juste le cliquetis doux des claviers. Pas de garde à vue, juste des notifications. On peut “être du bon côté de l’histoire” en restant sur son canapé. On applaudit, on s’indigne, mais on ne met pas sa peau en jeu.
Et les plateformes adorent ça. Une indignation qui fait du bruit sans jamais renverser la table, c’est parfait pour le business : les foules sont agitées, mais dociles. On clique, on reste, on regarde les pubs entre deux révoltes virtuelles. Tout le monde y gagne, sauf ceux pour qui la réalité ne se résume pas à une story de 15 secondes.
Quand le hashtag déborde de l’écran
Pourtant, il serait trop facile de cracher sur les réseaux comme si rien de concret n’en sortait jamais. Parfois, le numérique fissure le réel. Parfois, les hashtags débordent des écrans et se répandent sur l’asphalte.
#MeToo, au départ, n’était qu’une formule. Quelques lettres après un signe dièse. Et soudain, des millions de femmes, d’hommes aussi, se sont mis à raconter ce qui ne passait plus. Le harcèlement, les violences, les silences. Ce n’était pas seulement un nuage de mots : c’était un réservoir de témoignages, une archive d’horreurs quotidiennes. Des carrières ont été brisées, des procès ont été relancés, des lois ont été discutées autrement.
En Tunisie, au Chili, en France, les réseaux ont servi de chambre d’écho aux révoltes étudiantes, aux mouvements féministes, aux grèves sauvages. Des occupations se sont coordonnées via des groupes privés, des canaux chiffrés, des événements Facebook bricolés à la dernière minute. Les vidéos ont contredit les récits officiels, exposé les violences policières, forcé certains médias à suivre ce qu’ils ignoraient la veille.
Les réseaux ne créent pas la colère. Ils la reflètent, parfois la démultiplient, parfois la vampirisent. Mais ils ont permis une chose : rendre visible ce qui restait enterré. Filmer ce qui devait rester dans l’ombre. Rompre, parfois, l’isolement. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas suffisant.
De la lumière bleue aux pavés : où commence la vraie participation ?
Le point de bascule, le seul qui compte vraiment, c’est celui-ci : que fais-tu une fois l’écran éteint ?
Car la participation politique ne se mesure pas en nombre de tweets, mais en prise de risque, en temps volé à la fatigue, en corps présents là où ça frotte : une assemblée générale, un piquet de grève, une réunion de quartier, un collectif bancal qui rame mais insiste.
Poster un thread sur la précarité, c’est facile. Parler avec ses collègues d’un syndicat, c’est autre chose. Partager une vidéo de violences policières, c’est une chose. Venir témoigner, s’organiser avec d’autres, filer aux réunions de soutien juridique, c’en est une autre. On sort alors du confort de la posture pour entrer dans la gêne, le conflit, la lenteur.
Le réel résiste. Il est mal foutu, contradictoire. Il ne se laisse pas réduire à une bio Insta. Les gens ne sont pas “purs”, pas toujours “déconstruits”, pas alignés sur la dernière terminologie à la mode. Militer hors ligne, c’est accepter de faire avec ça, de composer avec des gens qui ont des angles morts, des réflexes moisis, des colères pas toujours correctement formulées.
Sur les réseaux, on peut bloquer, muter, filtrer. Dans une salle de réunion, on fait comment ? On écoute, on répond, on tient. On ne se protège pas derrière un avatar, on engage son propre visage, sa propre voix. Le courage commence là.
Les plateformes, ces gouvernements sans élections
Il y a un autre piège, plus discret : croire qu’un espace politique peut être bâti sur une infrastructure qui n’a rien de politique, seulement des objectifs commerciaux. Les réseaux sociaux sont gouvernés par des entreprises privées qui ne doivent leur pouvoir à aucun vote, mais à leurs lignes de code.
Qui voit quoi ? Qui disparaît du fil ? Quels mots déclenchent une modération, quels autres prospèrent ? Les algorithmes dessinent le paysage. Ils décident qu’un post “engageant” – pas forcément juste, pas forcément vrai – mérite plus de visibilité qu’un texte complexe, long, hésitant. La nuance disparaît dans les tréfonds du scroll.
Les comptes militants, particulièrement ceux qui gênent, voient leurs publications enterrées, signalées, suspendues au nom de “la sécurité” ou de la “lutte contre la haine”. Pendant ce temps, les discours racistes, complotistes et climatosceptiques prolifèrent, tant qu’ils ramènent du clic. La règle est simple : ce qui garde les gens en ligne a plus de valeur que ce qui les organise hors ligne.
Militer exclusivement sur ces plateformes, c’est construire une maison sur un terrain qu’on ne possède pas, avec un propriétaire qui peut décider, du jour au lendemain, de couper l’eau et l’électricité. C’est accepter que le champ de bataille soit réglé par ceux-là mêmes qui profitent le plus de notre agitation.
Des illusions qui arrangent tout le monde
Le plus ironique, c’est que cette illusion de participation politique arrange presque toutes les parties en présence.
- Les gouvernements : un peuple qui crie en ligne est un peuple occupé. Il a moins de temps pour bloquer les dépôts, occuper les facs, s’asseoir en travers de la route.
- Les entreprises : les marques se parent de rainbow flags et de slogans “engagés” pendant une semaine, puis retournent exploiter tranquille, sous-traiter loin, polluer discrètement.
- Les utilisateurs eux-mêmes : jouer au militant sans se salir les mains, c’est séduisant. On peut rester moralement du bon côté sans consentir aux sacrifices qui vont avec.
On fabrique ainsi une politique-spectacle où chacun joue son rôle : l’indigné, le cynique, le moralisateur, le troll, le “débatteur”. Tout le monde s’affronte, s’épuise, se répond. Rarement, pourtant, ces joutes débouchent sur des structures, des caisses de grève, des réseaux de soutien, des caisses de solidarité, des lieux occupés. On dépense l’énergie dans le décor.
La colère se dissipe dans le bruit, comme la fumée d’un lacrymo dans une rue trop large.
Comment ne pas se laisser avaler par la mise en scène
Alors quoi ? Tout quitter, couper les réseaux, retourner aux tracts photocopiés et aux réunions à la bougie ? Non. Le romantisme du “tout hors ligne” est une autre illusion. Le monde a basculé, il ne reviendra pas en arrière. La question n’est pas de fuir les réseaux, mais d’en faire des outils, pas des domiciles.
Quelques garde-fous simples, brutaux :
- Se poser la question du coût : “Qu’est-ce que ça me coûte vraiment, ce que je fais là ?” Si la réponse est “rien”, c’est probablement du symbolique, pas du politique.
- Relier chaque geste en ligne à une action hors ligne : partager une cagnotte, ok. Mais ensuite ? Aller à la réunion du collectif, proposer son temps, coller des affiches, filer un coup de main logistique.
- Refuser la performance : militer, ce n’est pas être irréprochable publiquement, c’est accepter de se tromper, demander, écouter, se laisser déplacer. Le militantisme comme identité Instagram, c’est une impasse.
- Accepter la lenteur : certains combats ne se règlent pas en stories de 24 heures, mais en années. Un syndicat qui se structure, un collectif qui tient, ce n’est pas très “bankable” visuellement, mais c’est ce qui change les rapports de force.
- Créer des espaces autonomes : listes mail, serveurs, sites, médias indépendants. Ne pas dépendre uniquement du bon vouloir de quelques géants de la tech pour exister politiquement.
Il ne s’agit pas de mépriser ceux qui commencent par un like, un partage, un carré noir. Tout le monde entre quelque part. Mais il faut refuser d’en rester là. Le clic peut être une porte. Il devient un piège quand on le prend pour la destination.
Retrouver le goût du risque et des corps
La politique, la vraie, a une matière : elle sent la sueur, le café froid, la photocopie mal centrée, les mégaphones qui grésillent. Elle tape dans les côtes quand les CRS chargent, elle laisse des bleus, des nuits blanches, des amitiés étranges nées dans des couloirs d’hôpitaux et des commissariats saturés.
Tout cela ne se like pas. Ça ne se poste pas, ou mal. Il n’y a pas de filtre flatteur sur un front en sang, sur un rendez-vous Pôle Emploi, sur le visage d’un type qui vient d’apprendre que son usine ferme. Les réseaux peuvent raconter ça, mais ils ne le remplacent pas. Ils ne peuvent pas, par essence, porter le poids de cette densité.
Participer, c’est accepter de s’exposer, même un peu. Aller à une réunion où l’on ne connaît personne. Frapper à la porte d’un local associatif en bas de chez soi. Discuter avec un voisin qu’on n’aime pas trop mais qui, lui aussi, galère. Prendre une soirée pour aller à une AG au lieu de s’enfiler une série. Dire “je viens” et y aller pour de vrai.
Et c’est là que l’illusion de la participation politique en ligne se brise : quand on mesure la différence de fatigue entre un thread acide et une heure de prise de parole face à dix inconnus. Quand on réalise que ce qui change, en profondeur, n’est pas ce qu’on poste, mais ce qu’on accepte de vivre ensemble.
Les réseaux resteront. Ils continueront de fabriquer des marées fugitives, des hashtags éphémères, des indignations spectaculaires. Parfois, ils serviront d’étincelle. Parfois, ils détourneront le feu. Ce n’est pas là que se joue la partie décisive.
Elle se joue là où les notifications ne suivent plus. Dans les salles venteuses, sous les néons fatigués, sur les trottoirs, dans les cuisines où on recompte la caisse de grève, dans les regards partagés quand on sait qu’on risque gros mais qu’on y va quand même.
À la fin, la question est brutale, mais nécessaire : veux-tu être visible, ou veux-tu être utile ? Les réseaux offrent la première option. La seconde, elle, commence souvent là où il n’y a plus de réseau.